Votre cerveau vous joue des tours : les biais cognitifs selon Albert Moukheiber
Le cerveau : un reconstructeur de réalité
Point de départ de sa démarche : nous ne voyons pas le monde tel qu’il est, mais tel que nous sommes. Nos sens ne nous renvoient pas la réalité brute ; c’est le cerveau qui la reconstruit mentalement en traitant les signaux sensoriels. Pour Moukheiber, le cerveau a besoin de réduire l’ambiguïté pour créer une représentation cohérente d’un monde intrinsèquement complexe et ce besoin de cohérence rapide et peu coûteuse en énergie est la source de nos erreurs de jugement. Il rappelle que Descartes avait déjà compris que notre cerveau « comblait les vides » : face à une image ambiguë, il rétablit ce qui manque, quitte à nous induire en erreur.
Qu’est-ce qu’un biais cognitif ?
Les biais cognitifs ont été nommés et étudiés à partir des travaux des psychologues Daniel Kahneman et Amos Tversky (notamment leur article fondateur « Judgment under Uncertainty: Heuristics and Biases », *Science*, 1974). Il s’agit de déviations systématiques de la pensée qui conduisent à des erreurs de jugement et à des interprétations illogiques ou irrationnelles d’une situation.
Moukheiber insiste sur un point essentiel : ces « raccourcis » mentaux ne sont pas des défauts à éradiquer. Ils sont indispensables à la vie quotidienne, on ne peut pas être en permanence en mode raisonnement lent et approfondi. Le problème n’est pas d’avoir des biais, c’est de les ignorer : ils nous font perdre notre lucidité et nous enferment dans nos à priori, alimentant dialogues de sourds, infox et bulles d’entre-soi. Il en recense près de 190 à l’œuvre dans nos cerveaux.
Les grands biais décryptés par Moukheiber
– Biais de confirmation : rechercher et retenir uniquement les informations qui vont dans notre sens. Amplifié par les médias sociaux, il nourrit les infox et les bulles de l’entre-soi.
– Illusion de connaissance (effet Dunning-Kruger) : moins on connaît un sujet, moins on est capable de mesurer à quel point on ne le maîtrise pas, d’où une surconfiance des moins compétents, et à l’inverse un syndrome de l’imposteur chez les plus compétents.
– Biais fondamental d’attribution : « nous jugeons les autres sur leurs actions, mais nous nous jugeons plus facilement sur nos intentions, car nous y avons accès ».
– Biais d’ancrage : la première information entendue (un prix, une donnée) cadre toute la réflexion qui suit, d’où l’effet Franklin en négociation.
– Biais de négativité et interprétation négative : les événements négatifs pèsent davantage que les positifs dans nos jugements.
– Illusion de corrélation : percevoir un lien entre deux événements sans relation réelle, ou exagérer une relation faible.
– Illusion positive : optimisme irréaliste ; la plupart des gens s’estiment meilleurs que la moyenne, ce qui est nécessairement erroné.
– Biais d’autocomplaisance et de surconfiance : nous attribuons nos réussites à nous-mêmes et nos échecs au contexte.
– Dissonance cognitive : quand nos actes contredisent nos valeurs, nous réinterprétons plutôt que de changer (prendre l’avion en payant la taxe carbone « réduit » le malaise, pas les émissions).
– Impuissance acquise et illusion de contrôle : renoncer à agir là où l’on croit n’avoir aucune prise, ou croire maîtriser ce qui échappe au contrôle.
– Effet Barnum : reconnaître vaguement sa propre personnalité dans n’importe quelle description flatteuse, le carburant des tests de personnalité.
Le remède : le doute et la flexibilité mentale
On ne peut pas sortir de nos biais cognitifs ; personne ne « raisonne proprement » en permanence. L’espoir, pour Moukheiber, réside dans une attitude correctrice qu’il appelle la flexibilité mentale : apprendre à reconnaître les situations à risque, celles où nos biais seront les plus forts, et installer des garde-fous. Ses pistes concrètes :
1. Prendre avec des pincettes les arguments de quelqu’un qui met en avant sa position ou sa profession, et vérifier le bien-fondé de son argument.
2. Chercher activement l’information qui contredit nos croyances, pas seulement celle qui les confirme.
3. Considérer le doute non comme une faiblesse, mais comme une vertu : douter de ses pensées, émotions et intuitions.
4. Devenir les garde-fous les uns des autres, en déléguant sa confiance à des sources fiables.
5. Accepter que « réfléchir » soit, pour lui, « une façon élégante de dire “changer d’avis” ».
Sa mise en garde finale est sans doute sa phrase la plus connue : « Une des idées les plus dangereuses qu’on peut avoir, c’est de croire que si tout le monde pensait comme nous, le monde irait mieux. »
