Quand le corps se fige et que la société accuse : la double violence faite aux victimes

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Article sourcé. Toutes les données, études et citations sont référencées en fin d’article.

Pourquoi n’as-tu pas crié ? Pourquoi n’as-tu pas fuit ? Pourquoi n’as-tu rien dit ? » Ces questions, presque toutes les victimes d’agression sexuelle les ont entendues, de la part de proches, de la police, de la justice, ou se les sont posées elles-mêmes. Elles reposent sur deux erreurs tenaces : croire que le corps obéit toujours à la volonté quand le danger surgit, et croire que la victime porte une part de responsabilité dans ce qui lui est arrivé. Cet article démontre, travaux scientifiques à l’appui, que ces deux croyances sont fausses et qu’elles constituent une seconde violence, ajoutée à la première.

Se figer n’est pas consentir : l’immobilité tonique

Face à une menace extrême, le cerveau ne déclenche pas seulement les réactions bien connues de combat ou de fuite. Il active une cascade défensive décrite par la recherche : alerte, figement (freeze), fuite ou lutte, puis, quand la fuite et la lutte sont impossibles, immobilité tonique, un état de paralysie involontaire, et parfois immobilité effondrée.

Les chiffres sont éloquents : sur près de 300 femmes reçues dans une clinique spécialisée après un viol, 70 % ont connu une immobilité tonique significative, dont 48 % une immobilité tonique extrême pendant les faits (étude publiée dans *Acta Obstetricia et Gynecologica Scandinavica*). Une victime figée sur trois ne peut ni bouger ni crier, alors même qu’elle décrit un fort désir de s’échapper. La personne reste, pleinement consciente, de ce qui lui arrive : elle sent, elle voit, elle ne peut pas agir.

En 2023, deux chercheurs britanniques ont publié dans Nature Human Behaviour une analyse qui change la donne : selon eux, cette absence de réaction a une, origine neurologique. Face à une menace aiguë, les circuits cérébraux qui contrôlent l’action volontaire (un circuit reliant l’amygdale, la substance grise périaqueducale et les noyaux moteurs du tronc cérébral) sont inhibés. La victime ne « se laisse pas faire » : son cerveau coupe littéralement le contact moteur, malgré elle.

La psychologue sociale Violette Kerleaux le résume : la sidération est « un état involontaire et temporaire d’inhibition en réponse à une situation de peur intense », un « phénomène adaptatif normal, la majorité des personnes ayant subi des agressions sexuelles réagissent comme ça ». Elle rappelle que ce figement est encore plus fréquent dans les violences sexuelles que dans d’autres situations de peur extrême comme un attentat.

Les conséquences de cette méconnaissance sont lourdes. Les victimes d’immobilité tonique extrême sont, selon une étude scandinave, deux fois plus susceptibles de développer un état de stress post-traumatique et trois fois plus de souffrir de dépression grave. Et surtout, elles s’en veulent : « Pourquoi suis-je juste restée là ? » C’est cette autoblâme, nourri par l’incompréhension sociale, qui retarde, ou empêche, le dépôt de plainte. C’est aussi pour cela que les tribunaux doivent être formés : le figement ne signe aucun consentement tacite ; il est au contraire un mécanisme de protection du cerveau.

Et le silence ? Lui aussi est neurobiologiquement explicable. Pendant l’agression, les hormones de stress « éteignent » les parties du cerveau qui réfléchissent et planifient. Une fois le danger passé, la victime se remet à penser normalement et ne comprend plus sa propre réaction, qui ne « lui ressemble pas ». Ce décalage alimente la honte et le silence, parfois pendant des années. Ne rien dire, ne pas résister, ne pas porter plainte immédiatement : aucun de ces comportements n’est une preuve de consentement ni de mensonge.

« Elle n’aurait pas dû… » : l’accablement des victimes

La deuxième violence est sociale. On l’appelle le victim blaming (blâme de la victime) : tenir la victime, entièrement ou partiellement, pour responsable de l’agression qu’elle a subie. « Elle n’aurait pas dû porter cette jupe », « elle aurait dû faire attention », « elle avait trop bu », « elle l’a séduit », « elle exagère », « elle ment ».

La recherche psychologique explique pourquoi ce réflexe est si répandu : c’est une stratégie de réduction de l’angoisse. Si la victime est « responsable », alors le monde paraît contrôlable, il suffirait de « bien se comporter » pour éviter le danger. C’est faux, mais c’est rassurant pour celles et ceux qui n’ont rien vécu. Les études sur l’attribution du blâme dans les affaires de viol montrent que plus la victime s’écarte du stéréotype de la « victime idéale » (résistance physique immédiate, incapacité à dire non brutale et visible, inconnu plutôt que connaissance), plus elle est blâmée et moins l’agresseur l’est.

Ce blâme repose sur des mythes du viol : l’idée que les hommes seraient incapables de se contrôler face à une « provocation », que certaines tenues ou certains comportements « appellent » l’agression. Conséquence logique et absurde : l’agresseur devient à son tour « la vraie victime » de ses pulsions. En réalité, une agression sexuelle est une prise de contrôle sur l’autre, rien d’autre. Et les faits sont têtus : aucune tenue, aucun lieu, aucun flirt, aucun verre de trop ne justifie ni ne provoque une agression sexuelle. Personne, quel que soit ce qu’elle fait, porte ou boit, ne perd le droit à l’intégrité de son corps.

Ce phénomène touche aussi les hommes victimes, jugés responsables de n’avoir « pas su se défendre », ou suspectés d’avoir « forcément » pris du plaisir — et plus encore les personnes LGBT+, à qui les études attribuent plus de blâme et moins de reconnaissance du trauma.

Une victime reste une victime. Ce n’est pas la jupe qui agit, c’est l’agresseur. Tant que la société demande aux victimes de se justifier plutôt qu’aux agresseurs de rendre des comptes, elle participe de la culture du viol.

« Que la honte change de camp » : Gisèle Pelicot

Le procès des viols de Mazan a bouleversé cette donne. Pendant près de dix ans, Gisèle Pelicot a été droguée à son insu par son mari, Dominique Pelicot, qui l’a violée et fait violer par des dizaines d’hommes recrutés sur internet. En septembre 2024, elle fait ce que peu de victimes osent : elle refuse le huis clos, afin que le procès se tienne publiquement. Sa raison, devenue une phrase-choc reprise dans le monde entier :

« Je veux que la honte change de camp. »

Ce simple renversement a eu une portée politique immense : la honte, historiquement portée par les victimes, celle du corps violé, du silence, du « qu’on va penser de moi » était renvoyée à ceux à qui elle appartient : les agresseurs. Le 19 décembre 2024, les 51 accusés ont tous été reconnus coupables, Dominique Pelicot condamné à 20 ans de réclusion criminelle. La formule, déjà portée par l’avocate Gisèle Halimi (« la femme victime ne doit pas se sentir coupable et elle n’a rien à cacher »), est passée dans le réel.

Le procès a aussi mis en lumière les arguments de la défense accusés de victim blaming envers Gisèle Pelicot, preuve, s’il en fallait, que même dans un dossier où les faits sont filmés par l’agresseur lui-même, le réflexe de déplacer la faute vers la victime opère encore.

En parler : associations et ressources

Rien ne répare l’agression, mais parler aide et personne ne doit le faire seule. En France, des structures existent, gratuites et confidentielles :

– 0 800 05 95 95 Viols Femmes Informations : permanence téléphonique du Collectif Féministe Contre le Viol (CFCV), pour toutes les personnes victimes de violences et d’agressions sexuelles, et leurs proches.

– 3919 Violences Femmes Info : ligne nationale d’écoute et d’orientation, gérée par la Fédération nationale Solidarité Femmes (FNSF), qui fédère environ 80 associations locales.

– 116 006 France Victimes : numéro national d’aide aux victimes (7j/7), qui oriente vers les associations locales agréées pour un accompagnement juridique, psychologique et social.

– arretonslesviolences.gouv.fr : plateforme publique de signalement anonyme en ligne (tchat accessible 24h/24), tenue par des policiers et gendarmes formés.

– Association Aavas : accueil des personnes victimes d’agressions sexuelles, récentes ou anciennes, et de leurs proches.

– AIVI et Association Parler : soutien aux victimes d’inceste et de violences sexuelles dans l’enfance.

– Collectif Féministe Contre le Viol : écoute, information juridique et accompagnement.

Il n’y a pas de « bon moment » pour parler : la parole peut venir des années après. Les professionnel·les de ces structures sont formé·es à la réalité du figement, du silence et de la honte, on n’y jugera ni la jupe, ni l’heure, ni le silence.

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Sources

– Étude *Acta Obstetricia et Gynecologica Scandinavica* (70 % d’immobilité tonique ; 48 % extrême), citée par Cecilia Commo, « Le cerveau face aux agressions sexuelles ».

– Kozlowska et al., « Fear and the defense cascade », *Harvard Review of Psychiatry*, 2015 (cascade défensive).

– Le Quotidien du Médecin, « L’absence de réaction lors d’un viol aurait une origine neurologique » (commentaire *Nature Human Behaviour*, 2023).

– Justice Canada, « L’incidence des traumatismes sur les victimes d’agressions sexuelles d’âge adulte » (immobilité tonique, ESPT ×2, dépression ×3, Moller et al., 2017).

– SFSC, « L’immobilité tonique victime de viol » (le figement ne signe pas un consentement tacite).

– Le Journal Toulousain, « La sidération, un mécanisme de défense » (Violette Kerleaux).

– Résilience PSY (Evelyne Josse), « La victimisation secondaire et le victim blaming ».

– Tasukeru, « L’inversion de culpabilité ou victim blaming » (stratégie de réduction de l’angoisse).

– Grubb & Harrower, « Rape victim blaming: an analysis of the impact of observer and victim characteristics », *Journal of Sexual Aggression* (attribution du blâme).

– « Maintenant j’en parle » (culpabilité, silence, absence de consentement).

– Wikipédia, « Affaire des viols de Mazan » ; RTL ; TV5MonDE ; TF1 Info ; France Culture (citation et parcours de Gisèle Pelicot).

– Arrêtons les violences (arretonslesviolences.gouv.fr), Fondation des femmes, France Victimes, La Gazette des communes (numéros et associations).

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