Le trauma : cette part de soi mise de côté
De la dissociation scientifique au recouvrement d’âme chamanique, en passant par la Maïeusthésie de Thierry Tournebise : l’histoire d’une même intuition sur le trauma et la guérison.
Qu’est-ce qu’un trauma ?
Le mot « trauma » vient du grec *traumatismos* : la blessure. Mais la blessure traumatique n’est pas seulement un événement du passé, un choc, une violence, une perte, un accident. C’est aussi, et surtout, ce que la psyché fait avec cet événement pour survivre.
Car c’est là le paradoxe du trauma : quand quelque chose est trop, trop violent, trop marquant émotionnellement, trop choquant pour être intégré — la psyché ne « digère » pas l’expérience. Elle la met de côté. Et il faut le souligner : le trauma, ce n’est pas uniquement quelque chose d’horrible qui s’est passé. Parfois, quelque chose de très positif s’est produit en nous — une joie immense, une intensité vitale hors norme, mais n’a pas pu être partagé, accueilli, reconnu. Une charge émotionnelle trop grande, même joyeuse, qui reste seule, sans écho, peut elle aussi se trouver clivée. Ce qui traumatise, ce n’est pas le signe de l’événement : c’est la charge qui n’a pas pu être intégrée et mise en récit avec d’autres. Une part de soi, celle qui vivait l’instant de l’expérience, se retrouve comme coupée du reste de la personnalité : elle n’est pas détruite, elle est mise en sécurité, mise en suspens, en attente. Et c’est précisément cette mise de côté qui permet à la personne de continuer à vivre.
Un trauma, ce n’est donc pas seulement « ce qui nous est arrivé ». C’est une part de nous qui est restée là, dans cet instant-là.
Ce n’est pas l’événement qui traumatise
Une conséquence logique, et décisive : ce n’est pas le trauma qui traumatise, c’est la psyché qui met de côté. Une même histoire, vécue par deux personnes, ne sera ni vue ni ressentie de la même manière. Deux frères élevés dans la même famille, confrontés au même événement : l’un en sortira traumatisé, l’autre non. Ce n’est ni une faiblesse ni une force de caractère : c’est que le trauma ne réside pas dans l’événement objectif, mais dans ce que la psyché de chacun, avec son histoire, ses ressources, sa sécurité intérieure, a pu ou non intégrer.
Le neuropsychiatre **Boris Cyrulnik**, père du concept de résilience, confirme cette lecture : « il y a des traumatismes qui affecteront certains et d’autres non », tout dépend de l’histoire singulière de chacun. Et l’une des pistes qu’il a explorées, études à l’appui, tient à la sécurité intérieure construite dans l’enfance : un bébé entouré d’amour et de bienveillance construit une sécurité intérieure, le sentiment d’être digne d’intérêt et d’affection, une bouée qui servira en cas de coup dur. À l’inverse, un enfant isolé affectivement, précocement et durablement, aura plus de difficultés à mobiliser cette force face au trauma. Cyrulnik le dit de lui-même : « lors de mes petites années, ma mère avait imprégné en moi un attachement sécure. Le style relationnel qui favorise la rencontre m’avait aidé à ne pas rater les mains tendues ». La neuro-imagerie montre d’ailleurs que ces facteurs de protection s’acquièrent avant même le langage.
Autrement dit : la mise de côté dont parle la Maïeusthésie n’a pas la même ampleur ni le même coût selon l’histoire de chacun. Mais le mécanisme, lui, est universel et le chemin de réintégration reste le même pour tous.
Le clivage : le mot de la Maïeusthésie, confirmé par la psychologie
Le mot juste, ici, appartient à la Maïeusthésie elle-même : le clivage. Lors de circonstances trop fortes pour être gérées par la psyché, un choc, une violence, mais aussi une charge émotionnelle qui n’a pas pu être partagée, la psyché se coupe d’une part de Soi, par clivage, pour assurer la meilleure survie possible de son entièreté. Tant que cette part clivée n’est pas réintégrée, la pulsion de vie interpelle la conscience par des souffrances, des douleurs : le symptôme. Le praticien en maïeusthésie n’est ni un enquêteur qui cherche une faute, ni un réparateur qui supprime une mauvaise chose, il accompagne, depuis cette indication apparente, vers ce qui a été clivé et qui attend d’être rencontré et reconnu.
La psychologie dans son ensemble, car la Maïeusthésie est de la psychologie, dit la même chose avec ses propres mots :
– La dissociation : face à une peur extrême, la mémoire sensorielle et émotionnelle de l’événement cesse d’être intégrée au récit conscient. Elle devient « de trop », capturée dans des circuits séparés, non traitée : c’est la mémoire traumatique, un fragment d’expérience qui n’a pas été « rangé » et qui continue de vivre en autonomie. La dissociation, l’anesthésie émotionnelle et le figement sont des réponses de protection du système nerveux face à l’insurmontable.
Où se situe la Maïeusthésie dans le paysage de la psychologie ?
La Maïeusthésie est une psychologie de la pertinence, un courant, humaniste et intégratif, forgé par Thierry Tournebise. Tournebise est un psy de courant humaniste. Sa posture est non pathologisante : on ne cherche pas des erreurs à corriger, mais des justesses à révéler. Voici, en bref, comment elle s’inscrit parmi les grands courants :
| Courant | L’idée centrale | Exemples d’approches |
| Psychanalytique / psychodynamique | L’inconscient, le refoulement, le clivage | Psychanalyse, psychothérapies analytiques |
| Comportemental / cognitiviste (TCC) | Corriger pensées et comportements dysfonctionnels | TCC, EMDR |
| Systémique | La personne dans ses systèmes (famille, couple) | Thérapie familiale, école de Palo Alto |
| Positive | Les forces et ressources de la personne, le bien-être | Psychologie positive |
| Humaniste | L’être humain a en lui les ressources de son développement ; le vécu subjectif est central | Approche centrée sur la personne (Rogers), Gestalt, analyse transactionnelle |
| De la pertinence | Rien à corriger : accompagner la justesse à l’œuvre ; le symptôme indique le chemin vers la part clivée | Maïeusthésie (Tournebise) |
Deux vocabulaires, une même vérité : quand c’est trop, la psyché range le « trop » ailleurs, pour que la vie continue.
L’intuition chamanique : la perte d’âme et le recouvrement
Or, cette intuition, on en parle depuis très longtemps, dans des traditions qui n’avaient jamais lu Freud ni Janet.
Dans le chamanisme, on considère que face à un choc, un trauma, une violence ou un deuil, une part de l’âme peut se détacher et demeurer bloquée « dans un espace-temps » coincée au moment du choc. On appelle cela la perte d’âme (soul loss). Et l’on décrit cette fuite, cette mise à l’écart d’une part de notre essence, comme une stratégie d’adaptation : quitter son corps, ou perdre un fragment de soi, est parfois la meilleure manière d’éviter le plein impact d’une horreur particulière.
Les personnes touchées décrivent un vide diffus, des émotions figées, une impression durable de décalage avec elles-mêmes, un manque d’intérêt pour la vie, jusqu’à des symptômes physiques, le corps donnant des signaux qu’il faut « réparer quelque chose, retrouver ce lien ».
Le soin chamanique correspondant s’appelle le recouvrement d’âme (soul retrieval) : le praticien, en état de transe, part à la recherche des fragments d’âme perdus, parts bloquées à la suite d’un choc, d’un accident, d’une séparation, d’un trauma, les contacte, puis accompagne leur retour, dans le champ de la personne, ce qui doit être « ancré » et stabilisé une fois réintégré.
On pourrait sourire de la métaphore. Ou bien constater, simplement, que des traditions séparées de la psychologie occidentale par des siècles et des continents ont décrit, avec leur vocabulaire, exactement le même phénomène : une part de nous qui part, se fige, se met en sécurité et qu’il faut, un jour, retrouver et ramener. La dissociation psychologique est la traduction scientifique de la perte d’âme chamanique. Le recouvrement d’âme est la version spirituelle du travail thérapeutique de réintégration.
La Maïeusthésie de Thierry Tournebise : aller à la rencontre de la part figée
C’est ici qu’intervient la Maïeusthésie, au cœur de cet article.
D’où vient ce mot étrange ?
La Maïeusthésie est une approche thérapeutique fondée par Thierry Tournebise (né en 1951), naturopathe puis psychosomaticien et psychothérapeute depuis 1979, qui a développé et théorisé sa méthode sur près de 35 ans avant de la baptiser « Maïeusthésie » en 2000, formant depuis près de 20 000 stagiaires. Le mot vient du grec maieutikê (l’art d’accoucher en référence à Socrate) et aisthanesthai (la sensibilité, la perception) : « l’art d’être sensible au processus d’accouchement, de naissance du Soi ».
Le cœur de la méthode : la part mise de côté
La Maïeusthésie repose sur une intuition très simple, et très profonde : une personne en souffrance psychologique est une personne qui cherche à intégrer une part de soi restée en suspens. La méthode consiste à rétablir le lien entre la personne que nous sommes aujourd’hui et celles que nous avons été afin de réintégrer celles que nous avions mises de côté, à un moment donné, suite à une charge émotionnelle trop importante.
Autrement dit : ce trauma, ce n’est pas seulement une histoire passée. C’est cette part de soi qui a été mise à l’écart mise en sécurité, précisément parce que ce qui se vivait alors était trop choquant, trop violent, ou parfois même trop intense pour être partagé. Car un trauma ne naît pas seulement de la violence : une joie immense qui n’a pas pu être accueillie, partagée, reconnue, c’est aussi une expérience qui peut se trouver, par sa charge même, mise de côté par la psyché. Ce qui compte, c’est la charge émotionnelle qui n’a pas pu être intégrée.
Et cette part, elle est toujours là. Elle est restée dans cet instant-là. Elle ne demande qu’une chose : être retrouvée, entendue, reconnue.
Le symptôme, un messager
Pour la Maïeusthésie, le symptôme psychique (angoisse, blocage, comportement répétitif, mal-être diffus) n’est pas un ennemi à combattre. Il est là « spécialement pour » et non « à cause de » indiquer le chemin de retrouvailles avec cette part de soi restée non entendue. Le symptôme est un messager qui cherche à « faire signe » : tant que la part n’a pas été rencontrée, il continue d’essayer d’attirer l’attention. Ce n’est pas quelque chose à supprimer : c’est un point de repère, une boussole.
Défiger, écouter, réintégrer, complétude
Le praticien en Maïeusthésie, dit-on, est « un chercheur de justesses à révéler, non des erreurs à corriger ». La séance se déroule ainsi :
1. Accueillir, Sans interpréter, sans juger, sans vouloir supprimer le ressenti, les praticien.ne adopte une posture « en ouverture » et invite la personne à écouter ce qui est vécu, là, maintenant : corporellement, émotionnellement, psychiquement.
2. Remonter le fil, De ressenti en ressenti, de précision en précision, l’accès se révèle à cette part oubliée, scindée, figée, celle qui n’a jamais été entendue, qui est restée dans l’instant du choc et qui attend depuis.
3. Rencontrer et entendre, On ne revit pas le trauma. On rencontre pleinement l’être blessé : on lui accorde l’écoute, la présence, la considération dont il a manqué au moment des faits. On entend ce que celle, ou celui, que l’on a été à ce moment-là a vécu. Car celle que l’on est aujourd’hui n’est plus tout à fait celle que l’on était : c’est une autre qui a été laissée là-bas, et qui a quelque chose à dire.
4. Réintégrer, Une fois la rencontre faite et le vécu reconnu dans sa justesse, une ouverture s’opère et la part de soi mise à l’écart réintègre la psyché. Le symptôme, alors, tend à disparaître, non parce qu’il aurait été « guéri », mais parce qu’il a cessé d’être nécessaire : sa mission, faire signe, est accomplie. S’ensuit un sentiment d’apaisement, de proximité intérieure, de réconciliation avec soi-même. La personne se sent « plus entière ».
C’est cette logique qu’on appelle en Maïeusthésie « l’accouchement du Soi » : la part de soi n’était pas perdue, elle était en gestation, attendant d’être reconnue pour naître à nouveau dans l’ensemble de la personne.
Ce que la Maïeusthésie ne fait pas
Point important, et qui la distingue de certaines approches : la Maïeusthésie ne cherche ni à anesthésier (aucune « mise au silence » du ressenti), ni à déplacer le symptôme (le faire migrer ailleurs), ni à revivre le trauma dans une dramatisation. On n’efface pas : on retrouve, on entend, on réhabilite. La guérison, ici, n’est pas l’oubli, c’est la réunification.
