Le masking chez les femmes

Autisme Dyscalculie Dyslexie Neuroatypique TDAH

7–10 minutes

Le masking, c’est l’art de ressembler à ce qu’on attend de nous : la recherche montre qu’il est plus souvent rapporté chez les femmes neuroatypiques, qu’il rend leurs différences moins visibles, et qu’il a un coût.

Le masking, c’est quoi ?

Le masking (les chercheurs parlent aussi de camouflage) regroupe tout ce qu’on fait pour cacher ses différences et paraître plus « dans la norme » en société. Forcer le contact visuel, répéter ses phrases avant un échange, copier les expressions et les postures des autres, se surveiller en continu pendant une conversation.

La chercheuse Laura Hull et son équipe distinguent trois gestes : cacher ses traits, compenser ses difficultés sociales avec des stratégies apprises, et s’assimiler au groupe pour ne pas se faire remarquer. Ces trois dimensions sont mesurées par un questionnaire, le CAT-Q, construit à partir de ce que des adultes autistes décrivent eux-mêmes faire.

Apprendre les codes et imiter les autres fait donc pleinement partie du masking : c’est la part « compenser ». Quand les codes sociaux ne vont pas de soi, on observe, on apprend des règles, on copie des gestes et des phrases. Dans l’étude de Bargiela et collègues, des femmes autistes racontent avoir imité les autres en s’inspirant de la télévision, des livres et des magazines. Cacher, c’est montrer moins de soi ; compenser, c’est fabriquer ce qui ne vient pas tout seul.

Tout le monde le fait un peu

Personne ne se présente de la même façon à un entretien d’embauche et à un dîner entre amis. C’est ce que la recherche appelle la gestion de l’impression, et le masking en est une forme. Dans une enquête de Pearson et Rose, qui a comparé 144 personnes autistes, 49 personnes neuroatypiques sans diagnostic d’autisme et 45 personnes neurotypiques, le masking apparaît comme une pratique sociale très générale, souvent guidée par l’envie d’éviter le jugement.

La différence se joue donc moins dans le quoi que dans le combien. Wei Ai, William Cunningham et Meng-Chuan Lai proposent de voir le camouflage comme une gestion de l’image de soi qui peut être vécue plus intensément quand on est autiste. Et dans une enquête menée en population générale, camouflage et auto-présentation allaient aussi de pair avec davantage de difficultés psychologiques, surtout quand la personne avait intégré la stigmatisation de sa différence.

Pourquoi plus chez les femmes ?

Les études vont dans le même sens : les femmes autistes rapportent plus de camouflage que les hommes autistes. C’est ce que montrent le questionnaire CAT-Q chez les adultes, une étude menée auprès de 84 enfants et adolescents (Wood-Downie et collègues, 2020) et la revue systématique de Cook, Hull, Crane et Mandy (2021), qui conclut à des différences selon le sexe et le genre.

Ça se voit même dans la cour de récré. Dans une étude d’observation auprès d’enfants de 7-8 ans, les filles autistes restaient près des autres filles, entrant et sortant de leurs jeux, et ressemblaient de loin à leurs camarades, ce qui n’était pas le cas des garçons autistes.

Les récits de femmes diagnostiquées tard racontent la même chose. Les 14 femmes interrogées par Bargiela, Steward et Mandy (2016) décrivent avoir observé et imité les autres, en s’inspirant de la télévision, des livres et des magazines, et avoir essayé de coller aux attentes de la féminité. Les chercheurs avancent donc l’hypothèse que les attentes liées au genre pèsent dans la balance.

Un diagnostic qui arrive tard

Le masking n’explique sans doute pas tout, mais il fait partie du tableau. Dans l’étude de Milner et collègues (Autism Research, 2024), menée auprès de 242 hommes et 570 femmes autistes de 18 à 75 ans, le lien entre camouflage et âge au diagnostic était plus fort chez les femmes : celles qui camouflaient beaucoup étaient diagnostiquées plus tard.

Des travaux plus récents invitent à la nuance. Une étude auprès de 253 adultes autistes (Gonçalves Garcia et collègues, Autism in Adulthood, 2025) confirme que les femmes camouflent davantage et sont diagnostiquées plus tard, mais le camouflage n’expliquait pas directement ce retard. Les auteurs pointent surtout les stéréotypes de genre et des outils d’évaluation peu adaptés aux présentations plus féminines de l’autisme. Les femmes y recevaient aussi plus souvent un autre diagnostic psychologique avant celui d’autisme.

Côté vécu, les 11 femmes diagnostiquées après 40 ans interrogées par Leedham et collègues (2020) estimaient que leur camouflage avait pu contribuer à laisser leurs besoins dans l’ombre pendant des années.

Et le TDAH (ou TDA) ?

Oui, le masking existe aussi dans le TDAH, mais la recherche est beaucoup plus jeune. Une étude de l’université d’Amsterdam (Autism Research, 2024) a comparé 105 adultes avec TDAH, 105 adultes autistes et 105 adultes sans diagnostic : les adultes avec TDAH camouflaient davantage que le groupe sans diagnostic, mais moins que les adultes autistes. Les auteurs précisent que le questionnaire utilisé a été conçu pour l’autisme et ne capte peut-être pas toutes les stratégies propres au TDAH.

Pourquoi les filles et les femmes passent-elles si souvent sous le radar ? Elles présentent plus souvent une forme à dominante inattentive (ce que beaucoup appellent TDA), avec des difficultés plus intérieures, moins visibles que l’agitation. D’après la revue de Hinshaw et collègues (2021), les filles remplissent les critères du TDAH à un peu moins de la moitié du taux des garçons, un écart qui se resserre presque jusqu’à l’égalité à l’âge adulte. Les cliniciens peuvent passer à côté à cause de symptômes moins visibles et de stratégies de compensation fréquentes. L’équipe de Cardiff note aussi que les filles reçoivent plus souvent un diagnostic d’anxiété ou de dépression avant celui de TDAH.

Les femmes diagnostiquées à l’âge adulte parlent d’un conflit entre leurs symptômes et ce qu’on attend d’une femme, et citent le masking parmi les raisons d’un diagnostic tardif. Dans une étude qualitative menée auprès de 12 jeunes adultes (10 femmes et 2 personnes non binaires), les symptômes paraissaient moins visibles à cause des appuis extérieurs, du masking et du contexte. Une étude récemment relayée par HealthDay (Research in Neurodiversity) associe le masking chez les adultes avec TDAH à de l’épuisement, de l’anxiété et de la dépression. Il mobilise beaucoup de ressources mentales, ce qui peut abîmer l’attention, la mémoire et la concentration, justement ce que le TDAH fragilise.

Et l’hypersensibilité ?

L’hypersensibilité n’est pas une neuroatypie diagnostiquée : c’est un trait de tempérament décrit par la psychologue Elaine Aron sous le nom de sensibilité de traitement sensoriel, que l’on retrouverait chez environ 20 % des humains. Une hypothèse publiée dans Frontiers in Human Neuroscience (2023) suggère que les personnes très sensibles sont plus vulnérables à l’exclusion sociale. L’envie de se fondre dans le décor devient alors une piste logique.

Quand ça épuise

Masquer demande de l’énergie, et sur la durée la facture arrive. La revue systématique de Cook et collègues (2021, 29 études) associe un camouflage élevé à une moins bonne santé mentale. Une étude de Cassidy et collègues (2020) l’associe aussi à un sentiment d’appartenance contrarié et à un risque accru de pensées suicidaires au cours de la vie. Attention : ce sont des associations, mesurées surtout par questionnaires, et rien ne permet d’en faire la cause unique de ces difficultés.

Le burn-out autistique a été décrit par Dora Raymaker et son équipe (2020) à partir de 19 entretiens et de 19 sources publiques en ligne. Il se caractérise par un épuisement chronique, une perte de compétences et une tolérance réduite aux stimulations, et il survient quand les attentes dépassent les capacités. Les chercheurs le jugent distinct du burn-out professionnel et de la dépression. Pour s’en remettre, les participants citaient l’acceptation et le soutien social, du temps de repos avec moins d’exigences, et le fait de faire les choses à leur façon, c’est-à-dire de lever le masque.

C’est une petite étude qualitative, mais elle a posé les premiers mots sur quelque chose que beaucoup de femmes reconnaissent.

Et maintenant ?

Le masking n’est pas un défaut de caractère. Les chercheurs le décrivent plutôt comme une réponse à un environnement qui sanctionne la différence : on se camoufle pour être acceptée, pour travailler, pour éviter le rejet. Une revue de la littérature sur le sujet conclut qu’il faut agir à l’échelle de la société, en comprenant et en acceptant mieux l’autisme, pour réduire la pression à se camoufler. La même revue relève que l’acceptation de soi diminuait le sentiment de devoir le faire.

Sources

  • Acevedo et al. (2014), étude d’imagerie sur la sensibilité de traitement sensoriel : texte
  • Ai, Cunningham et Lai (2024), camouflage, gestion de l’impression et santé mentale en population générale : résumé
  • Bargiela, Steward et Mandy (2016), expériences de femmes diagnostiquées tard : DOI
  • Cassidy et al. (2020), camouflage et pensées suicidaires : texte
  • Cook, Hull, Crane et Mandy (2021), revue systématique sur le camouflage dans l’autisme : résumé
  • Éditorial du British Journal of Psychiatry, « Camouflaging in ADHD: the need for construct validation before clinical adoption » : texte
  • Enquête auprès de 28 femmes diagnostiquées tard d’un TDAH : texte
  • Équipe de l’université d’Amsterdam (2024), le camouflage est-il propre à l’autisme ? Comparaison autisme et TDAH, Autism Research : résumé
  • Étude qualitative auprès de 12 jeunes adultes avec TDAH, manifestation du TDAH chez les filles : texte
  • Gonçalves Garcia et al. (2025), Autism in Adulthood, diagnostic et camouflage chez les femmes adultes : résumé
  • HealthDay (juin 2026), le masking dans le TDAH chez l’adulte : article
  • Hinshaw et al. (2021), revue sur le TDAH chez les filles et les femmes, Journal of Child Psychology and Psychiatry : résumé
  • Hull et al. (2019), création du CAT-Q : DOI
  • Khudiakova, Alexandrovsky, Ai et Lai (2025), camouflage, gestion de l’impression et santé mentale : texte
  • Leedham et al. (2020), femmes diagnostiquées autistes après 40 ans : DOI
  • Milner et al. (2024), le camouflage prédit-il l’âge au diagnostic ? : DOI
  • National Centre for Mental Health (Cardiff), diagnostic tardif du TDAH chez les filles : article
  • Pearson et Rose (2021), enquête sur le masking chez des adultes autistes et non autistes : texte
  • Raymaker et al. (2020), définition du burn-out autistique : résumé
  • Revue systématique des facteurs psychosociaux du camouflage et de la santé mentale : synthèse
  • Sensibilité de traitement sensoriel et douleur sociale, hypothèse (Frontiers in Human Neuroscience, 2023) : texte
  • The Transmitter, « The costs of camouflaging autism » : article
  • Wood-Downie et al. (2020), différences de sexe et de genre dans le camouflage chez les enfants et adolescents : texte

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